Jean 8:58 et Exode 3:14 (première partie)

Publié le par bleu_lagon

Ce sujet sera présenté en deux parties car il est assez complexe et trop long pour être publié en une seule fois. La première partie examinera Jean 8:58 et la seconde Exode 3:14.

La Traduction du monde nouveau, produite par les Témoins de Jéhovah, rend Jean 8:58 ainsi : " Jésus leur dit : " Oui, vraiment, je vous le dis : Avant qu’Abraham vienne à l’existence, j’ai été. " [En grec : prin Abraam génésthaï égô éïmi]

Une comparaison avec les autres traductions disponibles en ligne est édifiante. Voici comment ce passage est rendu par 15 versions différentes :

avant qu’Abrahâm fût, moi je suis. (Chouraqui)

Avant qu’Abraham fût, je suis. (Darby)

Avant qu'Abraham fût, je suis. (Ostervald)

avant qu'Abraham fût, je suis. (Segond 1910)

avant qu'Abraham fût, je suis. (Martin 1744)

Avant qu'Abraham fût, je suis. (Annotée Neuchâtel)

avant qu'Abraham existât, Je Suis. (Jérusalem)

Avant qu’Abraham fût, je suis. (Darby)

avant qu'Abraham soit venu à l'existence, moi, je suis. (Semeur)

avant qu'Abraham fût, Je Suis. (TOB)

avant qu'Abraham fut, je suis. (Crampon)

avant qu'Abraham soit né, «je suis ». (BFC)

avant qu'Abraham ait existé, moi, JE SUIS. (Bible de la liturgie)

Avant qu'Abraham fût, JE SUIS. (Bible de l'épée)

Avant qu’Abraham fût, je suis. (King James version)

Toutes traduisent " je suis " au lieu de " j'ai été ". Mais peut-être vous demandez-vous : " Quelle importance cela fait-il de traduire par "je suis" ou "jai été" ? Et quel rapport avec la Trinité? "

Les défenseurs de la Trinité font remarquer que Jésus utilise ici l’expression "Je Suis", et ils la relient à la déclaration de Jéhovah à Moïse rapportée en Exode 3:14, rendue ainsi dans la Bible Osty: "Je suis qui Je Suis." D’après eux, comme Jésus et Jéhovah utilisent tous deux l’expression "Je Suis", ils seraient une seule et même personne.

De fait, en grec le verbe être est bien conjugué au présent (égô éïmi ; je suis) en Jean 8:58.

FAUT-IL SUIVRE LE PLUS GRAND NOMBRE ?

Une contre quinze : la TMN ne pèse pas lourd. De là à dire que la leçon retenue par les Témoins de Jéhovah est une falsification évidente, il n'y a qu'un pas, que beaucoup ne se gènent pas à franchir. Témoin ce commentaire du site info-sectes :

" Jésus a dit: "Je suis". C'est une déclaration trop solennelle ! On lui fait dire: "J'ai été" (T.M.N. 63) ou "J'étais" (T.M.N. 74). Nous avons dans l'original une temporelle à l'infinitif, littéralement: "avant Abraham devenir", puis une principale de discours direct: "je suis" et même, emphatiquement: "Moi, je suis". C'est une déclaration d'existence éternelle correspondant au sens du Tétragramme ("il est") et au "je suis" d'Exode 3.14. Nous sommes ici en présence d'une falsification éhontée: il n'y a aucune excuse possible à une telle fraude. "

Il faut aimer la vérité pour poursuivre des investigations sur ce verset, tant il est facile d'accepter l'avis du plus grand nombre. J'aurais pu me dire, comme beaucoup d'autres : " Les Témoins de Jéhovah sont une secte. A quoi bon chercher à comprendre pourquoi ils ont traduit ce verset ainsi ? Ils défendent leurs doctrines à tout prix, c'est tout, quitte à falsifier la Bible. "

Seulement voila : je ne suis pas du genre à condamner autrui sans autre forme de procés. Et puis il y a ces paroles de Jésus qui raisonnent sans cesse à mon esprit : " Entrez par la porte étroite ; parce que large et spacieuse est la route qui mène à la destruction, et nombreux sont ceux qui entrent par elle ; tandis qu’étroite est la porte et resserrée la route qui mène à la vie, et peu nombreux sont ceux qui la trouvent." (Matthieu 7:13, 14 ; TMN). Selon Jésus lui-même, la vérité n'est ni facile, ni populaire. Alors de quel droit pourrais-je condamner un avis minoritaire ? Des recherches plus poussées s'imposaient.

LES TÉMOINS DE JÉHOVAH NE SONT PAS À L'ORIGINE DE CETTE LEÇON

Contre toute attente, les Témoins de Jéhovah ne sont ni les seuls ni les premiers à avoir traduit Jean 8:58 comme il l'ont fait. Examinez attentivement ce qui suit.

Avant qu’Abraham fût, j’étais. (La Sainte Bible, version d’Ostervald de 1898).

J’existais avant qu’Abraham fût né! (The Bible—An American Translation, de J. Smith et E. Goodspeed, 1935).

Avant qu’Abraham fût né, j’étais déjà celui que je suis. (Das Neue Testament, de Jörg Zink, 1965).

J’étais vivant avant qu’Abraham fût né! (The Simple English Bible, 1981).

J'ai existé avant qu'Abraham fût né. (Moffatt).

J'ai existé avant qu'Abraham fut né. (Schonfield).

J'existais avant qu'Abraham fût né. (Stage - version allemande).

Avant qu'Abraham vint à l'existence, j'étais. (Pfaefflin - version allemande).

Avant qu'Abraham existât, j'existais. (Biblia Sagrada, Bible édité par le Centre biblique catholique de Sào-Paulo, Brésil).

DES TÉMOINS ENCORE PLUS ANCIENS

Jugez plutôt.

avant qu’Abraham fût, j’ai été (IVème-Vème siècle ; Syriaque : A Translation of the Four Gospels from the Syriac of the Sinaitic Palimpsest, par A. Lewis. — London 1894).

avant même qu’Abraham ait paru, j’étais (Vème siècle ; Syriaque (Cureton) : Evangelion da-Mepharreshe, par F. Burkitt. — Cambridge 1904. — Vol. 1).

avant qu’Abraham ait existé, j’étais (Vème siècle ; Peshitta (syr.) : The Syriac New Testament Translated into English from the Peshitto Version, par J. Murdock. — Boston 1896. — 7ème éd).

avant qu’Abraham ait paru, j’étais (Vème siècle ; Géorgien : The Old Georgian Version of the Gospel of John, par R. Blake, M. Brière, dans " Patrologia Orientalis ". — Vol. XXVI, fasc. 4. — Paris 1950).

avant qu’Abraham soit né, j’étais (VIème siècle ; Éthiopien : Novum Testamentum Domini nostri et servatoris Jesu Christi Æthiopice, par T. Platt. — Londres 1830).

Total : 15 contre 15 ! Egalité, la balle au centre !

Manifestement, les Témoins de Jéhovah n'ont pas fabriqué cette leçon de toute pièce pour appuyer leurs croyances. La leçon " j'ai été " existait déjà au IVème siècle. Voila qui relance donc le débat. Car on ne peut manifestement pas se satisfaire du jugement trop facile du site info-sectes qui qualifie cette traduction de " falsification éhontée " et de " fraude."

Ceci étant, souvenez-vous que j'ai dit plus haut qu'en grec le verbe être est bien conjugué au présent (égô éïmi ; je suis) en Jean 8:58. Pourquoi trouvons-nous donc autant de traductions qui utilisent le passé composé (j'ai été ; j'ai existé) ou l'imparfait (j'existais) dans ce verset?

ÉÏMI DOIT-IL ÊTRE TOUJOURS TRADUIT PAR LE PRÉSENT ?

Analysons l'action exprimée en Jean 8:58. Nous constatons qu'elle a commencé " avant qu’Abraham vienne à l’existence " et qu'elle est toujours en cours. En pareille circonstance (éïmi), qui est à la première personne du singulier de l’indicatif présent, peut se rendre tantôt par le présent, tantôt par le passé composé. On trouve des exemples de cette syntaxe en Luc 2:48 ; 13:7 ; 15:29 ; Jean 5:6 ; 14:9 ; 15:27 ; Actes 15:21 ; 2Corinthiens 12:19 ; 1Jean 3:8.

Reprenons donc le premier verset de cette liste, Luc 2:48, et voyons comment différents traducteurs ont rendu ce passage. Pour situer le contexte, c'est le récit où Joseph et Marie retrouvent Jésus dans le Temple après trois jours de recherche. Examinons comment ce verset est rendu dans différentes traductions.

— A sa vue, ils furent saisis d'émotion, et sa mère lui dit : " Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois ! ton père et moi, nous te cherchons, angoissés." (Jérusalem, TOB)
— Et en le voyant, ses parents furent saisis d'étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu ainsi agi envers nous ? Voici, ton père et moi nous te cherchions avec angoisse. (Segond, Darby, Ostervald..).
— Ses parents furent très étonnés de le voir là, et sa mère lui dit :- Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Tu sais, ton père et moi, nous étions très inquiets et nous t'avons cherché partout. (Semeur)

En Luc 2:48, c'est bien le présent qui est utilisé en grec. Pourtant, de nombreux traducteurs ont choisis d'utiliser l'imparfait (nous te cherchions) ou le passé composé (nous t'avons cherché) dans ce contexte. Pourquoi? Parce qu'ils jugeaient l'emploi de ces temps plus juste. Qu'est-ce qui a pu motiver leur décision?

Les parents de Jésus l'ont cherché partout durant trois jours et ils viennent enfin de le retrouver. Manifestement, leur recherche est finie, n'est-ce pas? Alors pourquoi faire dire à Marie " nous te cherchons " ? Il est plus logique de l'entendre dire " nous te cherchions " ou " nous t'avons cherché ".

Cet exemple prouvent qu'un présent en grec peut être traduit par un passé ou un imparfait en français, quand le contexte le justifie. Est-ce que tel est le cas en Jean 8?

UNE QUESTION DE GRAMMAIRE OU D'EXÉGÈSE ?

Examinons le contexte dans lequel Jésus a prononcé les paroles que l'on trouve en Jean 8:58.

Versets 56 et 57 (TMN), Jésus dit : " Abraham votre père s’est beaucoup réjoui dans l’espoir de voir mon jour, et il l’a vu et s’est réjoui. " Les Juifs lui dirent donc : " Tu n’as pas encore cinquante ans, et cependant tu as vu Abraham ? "

Qu'en pensez-vous? Cet échange porte-t-il sur l'identité de Jésus ou sur son âge ? Sur son âge, manifestement. Logiquement, comment Jésus a-t-il répondu ? En apportant une précision sur son âge ou sur son identité ?

En disant " Avant qu’Abraham vienne à l’existence, j’ai été, " Jésus répond sans l'ombre d'un doute à la question concernant son âge. Peut-on en dire autant de sa réponse énoncée ainsi : " Avant qu'Abraham fût, je suis, " ? Les défenseurs de la Trinité répondent oui. Voici leur commentaire :

" Il faut bien remarquer ce présent : je suis ; Jésus ne dit pas : j'étais, comme le voudrait la grammaire et comme traduit Ostervald, pour lui, le temps n'existe pas. Cette grande vérité de sa préexistence éternelle, Jésus l'affirme solennellement, en présence de ses ennemis, comme il l'exprimera en parlant à Dieu son Père, dans sa dernière prière. (Jean 17.5) " — Note de la Bible Annotée Neuchâtel.

Première remarque : L'auteur reconnaît que, d'un point de vue purement grammatical, la logique voudrait que Jésus réponde en disant j'étais. C'est d'ailleurs ce que Hugues Ostervald a fait valoir dans sa traduction : " Avant qu’Abraham fût, j’étais " (La Sainte Bible, 1898).

Seconde remarque : Jésus a répondu " je suis " car, selon les auteurs de la Bible Annotée Neuchâtel, ' pour lui, le temps n'existe pas ; il souligne donc ainsi sa préexistence éternelle '.

A votre avis, laquelle de ces deux remarques fait appel à l'exégèse (ou interprétation) des paroles de Jésus? La première, qui s'en tient au sens que le texte grec peut signifier réellement au vu du contexte? Ou la seconde qui donne aux deux mots " je suis " une dimension métaphysique plus ou moins obscure?

La note de la Bible Annotée Neuchâtel renvoie à Jean 17:5 pour prouver que Jésus ' affirme solennellement sa préexistence éternelle. ' Mais que dit ce verset? Le voici dans la même traduction : " Et maintenant, glorifie-moi, toi, Père, auprès de toi-même, de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût. "

Relisez bien ce verset. Jésus affirme-t-il ici qu'il existe depuis toujours ? Non. Jésus dit juste qu'il était auprès de Dieu, son Père, " avant que le monde fût. " Or la Bible nous dit que les anges aussi ont assisté à la création du monde (Job 38:4 à 7). Eux aussi étaient donc aux côtés de Dieu " avant que le monde fût ". Non, Jean 17:5 ne dit pas que Jésus a toujours existé. Ce n'est pas sur ce verset qu'il faut compter pour prouver que ' le temps n'existe pas ' pour Jésus, ni non plus pour ' souligner sa préexistence éternelle '.

Revenons à Jean 8:58. Remarquez que rien ne dit dans ce texte depuis combien de temps Jésus existait avant Abraham. Pourtant, les partisans de la Trinité l'utilisent pour affirmer que Jésus existe depuis l’éternité. Voici un commentaire typique : " Il est important de faire la distinction entre les deux verbes. La vie d’Abraham était conditionnée dans le temps et, de ce fait, elle avait un point de départ dans le temps. Ainsi, Abraham fut ou vint à l’existence [grec, génésthaï]. La vie de Jésus était d’éternité en éternité. D’où la formule d’existence dans l’absolu, hors du temps, Je Suis [grec, égô éïmi]."

J'aimerais porter à votre attention, à ce stade de notre analyse, une information importante relevée dans une encyclopédie : " Le christianisme a tiré de la philosophie grecque, puis développé de façon autonome, l’idée profonde et féconde de la distinction entre temps et éternité, entre devenir et être. Parménide fut le premier à l’énoncer clairement, vers 500 avant notre ère (...), mais Platon l’a exposée en détail vers 390 avant notre ère, en particulier dans Phèdre et dans Le Banquet. " — Encyclopædia of Religion and Ethics, de Hastings.

Effectivement, les notions d'existence dans l'absolu, hors du temps, que l'on a appliqué à Jésus en rapport avec Jean 8:58 nous viennent tout droit de la philosophie... Voila qui devrait inciter le chrétien à la plus grande prudence quand on connaît en quels termes peu élogieux l'apôtre Paul décrit la philosophie humaine (Voir Colossiens 2:8).

Avant de conclure cette première partie de l'analyse de Jean 8:58 en parralèle avec Exode 3:14, vous trouverez ci dessous quelques commentaires de biblistes.

CE QU'EN DISENT LES BIBLISTES

À propos de cette construction, voici ce que dit G. Winer (A Grammar of the Idiom of the New Testament, Andover 1897, 7ème éd., p. 267) : " Quelquefois le présent comprend aussi un passé (Mdv. 108), c’est-à-dire quand le verbe exprime un état qui a commencé à tel moment antérieur mais qui se prolonge encore — un état dans sa durée ; comme en Jean 15 27 (ap’ arkhês mét’ émou ésté), 8:58 (prin Abraam génésthaï égô éïmi). "

De même, voici ce que disent J. Moulton et N. Turner dans A Grammar of New Testament Greek (Edinburgh 1963, vol. III, p. 62) : " Le présent qui indique la continuation d’une action pendant le passé et jusqu’au moment où l’on parle est pour ainsi dire une forme verbale perfective ; la seule différence c’est que l’action se conçoit comme étant encore en cours (...). On le rencontre souvent dans le N[ouveau] T[estament] : Luc 2:48 ; 13:7 (...) 15:29 (...) Jean 5:6 ; 8:58 (...). "

A. Robertson déclare: "Le verbe [éïmi] (...). Parfois, il marque l’existence en tant qu’attribut, à l’image de n’importe quel autre verbe, comme en [égô éïmi] (Jean 8:58)." — A Grammar of the Greek New Testament in the Light of Historical Research, Nashville, 1934, p. 394.

CONCLUSION

Il ressort de notre étude que la formule égô éïmi peut être rendue par " je suis " comme par " j'étais ", " j'ai été ". C'est le contexte qui détermine quel temps on peut (ou on doit) utiliser. Or, en Jean 8:58, ce n'est manifestement ni la grammaire grecque ni le contexte qui ont conduit la plupart des traducteurs à choisir la leçon " je suis ". On discerne facilement dans leurs commentaires leur désir de faire valoir la ' préexistence éternelle ', réelle ou supposée, du Fils de Dieu. Evidemment, parvenir à prouver la ' préexistence éternelle ' de Jésus c'est prouver du même coup qu'il est Dieu (n'ayant ni commencement, ni fin).

A l'évidence, cependant, la traduction " je suis " est une interprétation du texte. Elle peut être considérée comme une exégèse. Or, toute exégèse (interprétation des Ecritures) peut et doit être examinée très attentivement.

A l'opposé, les leçons " j'ai été ", ou " j'étais " ne font que traduire le texte mot à mot , en respectant la grammaire et en tenant compte du contexte des paroles de Jésus.

En clair, il semble particulièrement évident que c'est le dogme trinitaire qui détermine pour beaucoup d'exégètes quelle traduction de Jean 8:58 on doit privilégier. On peut toutefois se demander si c'est l'enseignement de la Bible qui détermine le dogme, ou si c'est le dogme qui doit s'imposer et influencer en profondeur la façon doit on traduit et interpréte ce livre sacré...

Quoi qu'il en soit, la conclusion que je tire de l'ensemble de mes recherches sur Jean 8:58 est que ce verset ne peut légitimement pas être mis en avant pour prouver le dogme de la Trinité. L'exégèse trinitaire influence tant la traduction qu'il est impossible de faire ensuite confiance à cette traduction pour juger de la véracité du dogme. Ce serait mettre la charrue avant les boeufs.

Selon les défenseurs de la trinité, Jésus aurait utilisé en Jean 8:58 un titre que Jéhovah se donne en Exode 3:14. Qu'en est-il vraiment? Je vous invite à lire la seconde partie de cette étude qui analysera en profondeur l'argumentation des uns et des autres.



 

Publié dans La Trinité

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